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Crise de l’Église

#1 : Essai sur les origines de la crise dans l’Église

Mon cher Rémi,

Tu m’as demandé de t’expliquer ce qui se passe actuellement dans l’Église et je t’en félicite. Il faut en effet réfléchir et comprendre ce qui nous concerne, surtout lorsqu’il s’agit d’une chose aussi importante que notre religion, c’est-à-dire de ce que Dieu est pour nous. C’est toute notre vie qui est incluse là, et donc ton salut et le salut de ceux dont, dans quelques années, tu auras la charge.
       
Tu n’es pas le seul dans ce cas et il est important que tous les fidèles chrétiens sachent ce que je vais t’expliquer. C’est pourquoi je ne me contenterai pas d’une réponse particulière, mais je vais te consacrer, ainsi qu’à eux, un numéro spécial du Combat de la Foi.
       
Enfin, permets-moi d’ajouter un souhait : celui que le présent numéro t’aide à ton tour à en éclairer d’autres, afin que Jésus-Christ soit toujours mieux connu, et toujours mieux aimé.
       
Prions ensemble le Saint-Esprit, mon cher Rémi, pour qu’à toi il donne de bien comprendre et à moi de bien exposer ces vérités si importantes.

I – La vie de l’Église est une lutte

       
Contrairement à ce que tu pourrais croire, la crise actuelle n’est pas nouvelle. "Deux amours ont fait deux cités, l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu a fait la cité terrestre, l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi a fait la cité céleste" nous enseigne déjà saint Augustin.1 Et saint Paul est encore plus précis : "Ceux qui ont pu connaître Dieu ne l’ont pas glorifié comme Dieu, ni ne lui ont rendu grâces, mais se sont égarés dans leurs vains raisonnements, et leur cœur insensé s’est obscurci… Ils ont décerné le culte et le service à la créature plutôt qu’au Créateur qui est béni dans les siècles."2
       
Ce qui est nouveau, c’est que des hommes d’Église aient à ce point perdu la tête, comme je vais te le montrer.
       
Déjà juste après la création, par le péché originel, l’homme avait prétendu poser son indépendance par rapport à Dieu. Dieu aurait pu écraser cette simple créature, qui osait s’opposer à lui. Mais il ne le voulut pas et il préféra vaincre le monde par son amour plutôt que par l’anéantissement, et il le fit en promettant un rédempteur.
       
Et Dieu entreprit patiemment de ramener les hommes à son amour. Il le fit à travers Noé, Abraham, puis à travers le peuple qu’il avait choisi pour cela : le peuple juif.
       
Certains hommes comprirent quelle était sa bonté et revinrent à lui, mais pas tous, même dans le peuple juif. Ce fut une longue lutte, une lutte de plus de quatre mille ans, oui, mon cher Rémi, de plus de quarante siècles. C’est un des enseignements très intéressants de l’Histoire Sainte que de nous montrer à quel point des hommes, pourtant choisis par Dieu, peuvent tomber, et même lutter contre Dieu, à certaines époques.
       
Les ennemis de Dieu crurent bien obtenir la victoire lorsqu’ils mirent Jésus-Christ à mort, mais ce fut au contraire le moment et le moyen que Dieu choisit pour vaincre le monde et pour établir Jésus-Christ roi de l’univers. Ainsi commençait une nouvelle étape de l’histoire de l’humanité : les hommes allaient-ils accepter Jésus-Christ comme roi ? Cette nouvelle étape est une nouvelle alliance de Dieu avec l’homme, à travers Jésus-Christ, on l’appelle aussi le nouveau Testament ou, plus simplement, l’histoire de l’Église car c’est par elle, l’Église, que Jésus-Christ va désormais régner sur le monde.
       
Mais la lutte n’était pas finie. Pour l’Église elle commençait. Le vieillard Siméon le dit à la sainte Vierge sous l’inspiration du Saint-Esprit : "Celui-ci (Jésus) a été établi pour la ruine et la résurrection d’un grand nombre en Israël (c’est-à-dire dans l’Église) et comme un signe de contradiction." Autrement dit, chacun devra choisir son camp. En France, par exemple, ce fut la conversion de Clovis en 496, qui marqua une première victoire de l’Église. Mais il y en eut bien d’autres : la conversion des Normands, la fondation de nombreuses abbayes…
       
Et ainsi l’Église réalisa la belle société chrétienne qu’on a appelée le Moyen-Âge et qu’on ferait mieux d’appeler la chrétienté.

II – La chrétienté

       
Je ne te dis pas que tout était parfait à cette époque, mais on avait conscience que l’homme a été mis sur la terre pour Dieu pour l’honorer, le louer et le servir et, surtout, on savait que tout ce qu’il a créé, Dieu l’a mis à la disposition de l’homme pour que celui-ci puisse le servir, lui Dieu. Que ce soit l’Église et tous ses trésors de grâce, mais aussi la vie, l’intelligence et notre corps, le mariage et le sacerdoce, que ce soit la beauté de la nature, la nourriture, les richesses ou même le jeu, mais aussi les autres hommes, nos égaux, nos supérieurs, les rois ou les chefs d’État, tout a été voulu par Dieu, et il a tout donné aux hommes dans ce seul but : que tous les hommes servent Dieu et se sauvent.
       
Tout cela est un fait, on peut ne pas être d’accord, cela ne change rien. Comme un enfant peut ne pas être d’accord pour obéir à son père, mais cela ne change rien au fait que son père est son père, et a sur lui l’autorité. C’est naturel. Or la nature a été faite ainsi par Dieu, c’est tout.
       
Mais tout homme loyal, loin de vouloir rejeter cette organisation et de la considérer comme un poids, la désire au contraire comme un bienfait qui permet de réussir sa vie dans les meilleures conditions possibles.
       
Par exemple, tu sais que les métiers étaient organisés sous forme de corporations qui permettaient aux travailleurs de faire vivre leur famille le mieux possible, qui sanctifiaient le travail manuel, qui assuraient la promotion des ouvriers, qui surveillaient la qualité du travail des patrons et qui, ainsi, mettaient chacun à sa place pour le bien de tous.
       
Il en est de même pour les chefs d’État (les rois ou les princes). Tu sais que s’il n’y a pas de chefs, c’est l’anarchie, c’est-à-dire le règne du désordre. La nature a besoin de chefs. Or c’est Dieu qui a fait ainsi la nature humaine. Donc c’est Dieu qui a voulu le pouvoir des chefs, des rois, etc. C’est ainsi, qu’on soit païen ou non.
       
Justement, les chefs étaient dans l’ensemble conscients de l’importance de leur fonction qui se situe entre celle de Dieu et celle du père : aider les gens à aimer Dieu en leur donnant tout ce qu’il faut pour cela et en les protégeant contre le péché, et ainsi les rendre heureux. Car, contrairement à ce que disent beaucoup, observer la loi de Dieu ne rend pas malheureux au contraire : Dieu est si bon pour ceux qui lui font confiance ! Et faire tout ce qu’on veut jusqu’au péché, ne rend pas heureux, au contraire, puisque cela met sous l’esclavage des passions et du démon.
       
C’est pourquoi les rois et les princes faisaient des lois favorisant la vertu, un peu comme notre code pénal, mais avec un esprit chrétien ; ils organisaient la vie publique, suscitaient la charité (hôpitaux, corporations…), soutenaient l’Église, etc.
       
De ces rois, tu connais Charlemagne qui a tant aidé le pape dans le domaine de la liturgie, de l’enseignement chrétien (les fameuses écoles !), des monastères et même des missions. Tu connais aussi saint Louis qui chaque jour nourrissait de ses mains des pauvres à sa table, tu connais sa mère, Blanche de Castille, mais il faut citer aussi saint Etienne roi de Hongrie qui, en l’an 1000, remit son royaume entre les mains de Marie et du pape, ou encore saint Canut roi du Danemark, saint Édouard en Angleterre, sainte Elisabeth reine du Portugal, et cette autre sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe, et ce n’est qu’un aperçu d’une longue liste…3
       
Tout naturellement, l’Église était donc l’âme de la chrétienté, c’est saint Pie X qui nous le dit.
       
Tu n’as pas encore beaucoup étudié la politique, Rémi, mais tu sais que la société des hommes, les pays et les États, est comme un grand corps et qu’à ce corps il faut nécessairement une âme pour le faire vivre, une âme qui lui donne un idéal et une unité. Or, le seul véritable idéal des hommes ne peut être que de connaître Dieu, et la seule vraie unité se fait dans l’amour de Jésus-Christ, la charité, et le seul travail de l’homme sur la terre est d’espérer après le ciel. Foi, espérance, charité, tout cela n’est communiqué que par l’Église. Voilà pourquoi l’on dit que l’Église est l’âme de la chrétienté.

La liberté

       
Avant de terminer ce bref exposé de la chrétienté, je voudrais répondre à une objection, c’est-à-dire à une difficulté que tu as déjà souvent dû entendre, mon cher Rémi. La voici : "Que devient la liberté dans une telle organisation où tout était exclusivement tourné vers Dieu ?"
       
Mais tu sais bien que la liberté n’est pas un absolu. Tu n’es pas libre de dire "zut" à ton père, personne n’est libre de renier Dieu ou de s’opposer à lui. Personne n’est libre de voler son prochain, de lui voler sa réputation, ni de prendre sa femme… Par contre, tu es libre de te marier ou de devenir prêtre, d’épouser Georgette plutôt qu’Ernestine, de devenir ingénieur plutôt que médecin. Remarque toutefois que tu es libre non pas n’importe comment, mais en fonction de ton idéal qui est d’aimer Dieu. Tu as beau être libre, tu ne vas pas épouser Georgette si elle est mauvaise chrétienne, même si elle a de beaux yeux, tu ne vas pas t’orienter vers la carrière d’ingénieur si tu es doué pour le droit, etc.
       
A partir de cela nous pouvons donner la réponse à l’objection : dans la chrétienté, la liberté était respectée et même favorisée, mais on ne l’admettait évidemment pas là où l’homme n’est pas libre. Autrement dit, on ne faisait pas de la liberté un absolu, mais on rappelait l’homme à ses devoirs et on lui donnait les moyens de les accomplir. Cela ne plaît sans doute pas à ceux qui veulent s’affranchir de Dieu, mais il ne peut en être autrement.
       
Et c’est cela le véritable amour des hommes. Les aimer ne consiste pas à leur mentir ou à les laisser se perdre. Cela est vrai en famille comme dans les États. Les aimer consiste à leur donner des biens de grande valeur. Et connais-tu des biens de plus de valeur qu’une famille unie, la charité, l’honneur et, en définitive, le ciel ?
       
Nous voici au terme de notre description de la chrétienté, mon cher Rémi. Je me suis un peu étendu, d’abord parce que ce sont des choses que nous avons du mal à comprendre et à admettre aujourd’hui, et puis surtout parce que la chrétienté est un modèle, une référence. L’Église va même plus loin : elle nous enseigne qu’il ne peut pas y avoir d’autre modèle que celui-ci dans lequel tout, absolument tout, est tourné vers Dieu notre Père pour le plus grand bonheur des hommes.4 Retiens bien cela, mon cher Rémi, car c’est ce qui déplaît le plus aux ennemis de Dieu et c’est donc ce qu’ils vont chercher à détruire en premier, quitte à détruire le bonheur des hommes, tant ils ne veulent pas être soumis à Dieu.
       
Du fait de la chrétienté, ces ennemis étaient obligés de se cacher, mais ils existaient, car il en existera toujours. Tu connais en effet la parabole de l’ivraie : les ouvriers, c’est-à-dire nous, voudraient arracher immédiatement l’ivraie (qui signifie les méchants sur la terre). Et Notre-Seigneur leur dit d’attendre jusqu’au jugement de la fin du monde. Là seulement les bons seront séparés des méchants et auront la paix.
       
Comment donc les ennemis de Dieu vont-ils s’y prendre ?

III – L’humanisme et la Renaissance

       
Ils ne pouvaient évidemment pas attaquer Dieu en face, ils vont donc magnifier l’homme, le magnifier, c’est-à-dire lui attribuer une grandeur et une dignité qu’il n’a pas. Or, pour eux, la dignité de l’homme réside d’abord dans sa liberté, mais sa liberté entendue comme un absolu, c’est-à-dire le contraire de ce que je t’ai expliqué. Pour eux la liberté est une indépendance de l’homme par rapport à Dieu ou à la loi de Dieu.
       
Pour commencer, ils ne vont pas prétendre que l’homme soit totalement indépendant, mais qu’il l’est dans tout ce qui ne concerne pas directement la religion et la morale, par exemple en sciences, en littérature ou en art. L’indépendance en littérature et en sciences, s’appelle l’humanisme. Tu remarques tout de suite que ce nom d’"humanisme" qu’ils se sont donné, montre déjà qu’ils magnifient l’homme. L’humanisme ne t’intéressera pas tellement, mon cher Rémi, mais je vais en écrire quelques mots pour les adultes qui nous lisent.
       
Sous prétexte de redécouverte de la culture antique, grecque et latine, les humanistes ont en réalité voulu s’affranchir de la précision de la théologie et de la philosophie chrétienne qu’ils jugeaient trop contraignantes et trop peu vivantes, alors que l’Église nous les recommande comme l’expression la plus parfaite de sa doctrine, de la foi et de ses fondements. Il est évident que les humanistes, en méprisant cette philosophie et cette théologie, ont en même temps méprisé la doctrine qu’elles contenaient.
       
Il s’agit principalement de la philosophie et de la théologie de saint Thomas d’Aquin à qui Dieu avait donné le génie de la clarté, de la précision et de la concision. De plus, saint Thomas d’Aquin connaissait parfaitement les philosophes grecs antiques et il s’était attaché à distinguer dans leur héritage ce qui mettait en valeur la vraie nature de l’homme, la création et Dieu, de ce qui allait dans le sens du péché et du paganisme, un peu comme on sort un beau chandelier d’un tas de vieille ferraille. Sur ce chandelier, saint Thomas allait planter la théologie chrétienne qui n’était pas nouvelle, mais dont la lumière serait ainsi mieux mise en valeur et dans une position plus élevée. En rejetant ce chandelier, les humanistes faisaient bien la preuve qu’ils préféraient le tas de vieille ferraille pour ne pas avoir à supporter la doctrine catholique et, ce qui les gênait le plus, sa morale.
       
Pour ces raisons, ils commencèrent à critiquer ce que la morale catholique a de trop strict à leurs yeux, et principalement la vie des moines et des religieux, qui sont pourtant un modèle pour tous les chrétiens.

Dans le domaine de l’art, il s’agit de la Renaissance


Je ne sais pas si tu as déjà visité ou vu des photos de la chapelle des papes au Vatican qu’on appelle la chapelle Sixtine. C’est celle où les papes sont élus. Tout autour sont des fresques d’avant la Renaissance représentant des scènes de l’ancien et du nouveau Testament. Et puis, au-dessus et sur tout le plafond, sont des fresques de Michel-Ange, un des plus célèbres artistes de la Renaissance. Au centre, Michel-Ange a représenté la création d’Adam. Or il a peint un Adam tout nu et, au lieu de cacher le sexe d’une manière ou d’une autre, au contraire il l’a rendu bien visible et provocant, sur un Adam nonchalant sans aucune énergie intérieure. Et s’il n’y avait que cela ! Mais, à côté, est peint un sacrifice de l’ancien Testament et, de nouveau, les personnages, des prêtres et des prophètes pourtant, sont nus avec de nouveau le sexe bien en évidence ! Et ce ne sont que deux exemples. Toutes les fresques de Michel-Ange à la chapelle Sixtine sont du même genre.
       
Cela dans une chapelle ! Que s’est-il passé ? Officiellement, il s’agissait de plaire ainsi que de mettre en valeur l’homme qui, c’est vrai, est une pure merveille. En réalité, il s’agissait de centrer l’art sur l’homme pour occulter, c’est-à-dire pour faire oublier, tout ce que nous avons écrit à propos de la chrétienté.
       
Occulter d’abord le péché originel qui fait qu’on ne peut plus mettre sous les yeux de l’homme des corps nus, des sexes et tant d’autres plaisirs qu’offre la nature, car il ne sait plus en user correctement.
       
Occulter ensuite que Dieu est le sommet et le centre de tout l’univers parce qu’il est le créateur et le maître de tout.
       
Occulter enfin le vrai bonheur de l’homme, les vraies joies que Dieu lui a données, joies qui ne peuvent être que chrétiennes et non purement humaines, comme par exemple la paix dans la vertu, le dévouement, la miséricorde, l’amour de Dieu, la vie intérieure, etc… Car tel est bien le rôle de l’art véritable : montrer, au-delà des apparences, que le ciel et la vie chrétienne sont agréables, et en donner le goût.
       
Pour arriver à occulter cela on va multiplier les scènes profanes, on va chercher l’inspiration chez les païens, on retient surtout ce qui flatte les sens et non ce qui élève l’esprit, on tourne l’attention vers le corps et non vers l’esprit, dans le corps on montre la beauté physique, la sensualité et le plus possible la nudité, etc. L’art de la Renaissance ressemble trop souvent à une collection de "beaux mecs" et de belles filles séduisantes.
       
Et ainsi, tout simplement, on peignait à l’homme des plaisirs nouveaux, tout à l’opposé du bonheur qu’apporte la chrétienté. Il n’allait pas falloir longtemps pour que les jouisseurs cherchent à se débarrasser de la chrétienté qui les gênait. Et voilà comment les ennemis de Dieu, avec des couleurs et des pinceaux, sans se montrer eux-mêmes, vont obtenir la ruine de la chrétienté !

On peut dire que c’est une révolution qui commence


Remarque, Rémi, que la Renaissance a été grandement favorisée par les papes qui, plus tard, seront pourtant très attentifs à préserver l’Église de ce mauvais état d’esprit. Pourquoi ?
       
Cela te démontre un second aspect de cette révolution : son caractère séducteur. C’est par la séduction que ce renversement arrive à attirer de grandes foules, mais aussi à s’infiltrer jusque chez ceux qui lui sont en principe le plus opposés.
       
Une autre preuve que la Renaissance s’est appuyée sur le mensonge et sur la séduction, c’est qu’on pouvait trouver dans l’art grec des œuvres très élevées, qui tournent l’esprit vers l’éternité, qui rappellent que l’homme n’est pas le maître, qui prônent l’ascèse. J’en ai vu au musée d’Athènes, lors d’un camp MJCF, et j’ai été frappé de découvrir que la Renaissance nous avait apporté le plus sensuel et le moins intérieur de l’art grec, et avait négligé l’art le plus vrai.

IV – Le protestantisme

       
La Renaissance n’était qu’un début. Elle avait donné le goût de la liberté et de la jouissance, mais la chrétienté et l’Église étaient toujours présentes. Ce sont elles que les ennemis de Dieu vont maintenant essayer de détruire. Cela se fit avec Luther qui fonda le protestantisme.
       
Tu sais que le péché originel crée en nous une blessure, une mauvaise tendance, cause de mauvais désirs : les plaisirs de la chair, les désirs de profiter de tout ce qui nous entoure et, le plus grave, le désir d’indépendance et de domination : l’orgueil. On appelle cela la triple concupiscence, d’un mot latin qui veut dire "désir".
       
Tu sais aussi que Jésus-Christ, tout en effaçant le péché originel par le baptême, ne supprime pas les mauvais désirs qui sont en nous, mais nous donne la grâce pour y résister. Et ainsi, si nous sommes fidèles à la grâce, nous vainquons la tentation et nous pouvons être fiers de notre victoire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Jésus-Christ nous laisse lutter : nous y trouvons le double avantage de lui prouver notre fidélité, et d’être fiers de la victoire. Et c’est cette lutte qui est en nous que nous retrouvons dans l’Église et dans toute l’histoire des hommes, comme je te l’ai expliqué au début. Pour Luther, il n’en va pas ainsi. Pour lui, les mauvaises tendances sont irrésistibles et nous ne pouvons pas éviter de tomber dans le péché, dans tous les péchés qui se présentent à nous. Mais Luther a confiance, dit-il, que Dieu n’en tiendra pas compte et, tout pleins de péchés que nous sommes, nous prendra quand même au ciel sans nous purifier au préalable ! Tu parles d’un ciel ! Une grande poubelle, oui !
       
Une grande poubelle pleine de pécheurs qui ont suivi leurs caprices, qui en ont fait d’autant plus à leur idée, qu’ils se sont dit "ce n’est pas grave, c’est ainsi que Dieu nous aime !" En un mot, Dieu aurait envoyé Jésus-Christ sur la terre non pour donner à l’homme l’honneur de la victoire sur le mal, mais pour l’enfoncer dans ses caprices, c’est-à-dire dans son vice !
       
Tu vois qu’il s’agit encore de liberté, cette fois-ci une liberté absolue dans le domaine moral.
       
Inutile de te dire que les papes réagirent immédiatement. Mais Luther ne voulait pas se laisser faire et il déclara qu’aucune autorité dans l’Église, pas même le pape, n’avait le pouvoir de brimer la liberté. Emporté dans son élan, il déclara même qu’il n’y a aucune autorité, aucune hiérarchie dans l’Église : ni pape, ni évêques, ni prêtres. Du coup il n’y a plus d’enseignement dans l’Église, il ne reste que la Bible. Mais la Bible condamne encore Luther, alors celui-ci déclare que c’est à chacun de voir ce qu’il trouve dans la Bible et comment il s’en sert.
       
Là, la liberté devient presque totale ! (La liberté au sens d’indépendance, pas au sens vrai que je t’ai expliqué au début.) Des pays entiers passèrent au protestantisme, avec même des évêques et un grand nombre de prêtres. Je ne vais pas entrer dans trop de détails, mais il y a une conséquence qu’il faut que nous regardions de plus près : la messe. S’il ne s’agit plus d’effacer les péchés, la Croix n’a plus aucun sens et la messe non plus. C’est pourquoi Luther a complètement transformé la messe, tout en gardant plus ou moins les apparences pour séduire le peuple chrétien.
       
Bien sûr, les choses étant devenues claires et graves, l’Église combattit Luther d’abord par la voix des papes, puis par le concile de Trente dont tu as entendu parler puisqu’il a restauré la messe de toujours face à Luther, cette messe qu’on appelle "tridentine" du nom du concile de la ville de Trente, ou "de saint Pie V" car c’est le pape qui accomplit cette restauration à la demande du concile de Trente.
       
Les rois et les princes entrèrent aussi dans la lutte. Pense donc : on ne pouvait accepter le protestantisme qui est encore pire que la loi actuelle sur l’avortement puisque c’est les âmes que le protestantisme fait avorter en quelque sorte. Ce fut l’objet des guerres de religion, non pas pour violer la liberté des protestants, mais pour les empêcher de semer la révolte. Hélas beaucoup de princes, surtout en Allemagne, prirent le parti de Luther, et ainsi la chrétienté disparut de nombreux pays ; en France elle fut très affaiblie à cause de la présence de nombreux protestants et de leur mentalité ; et elle ne fut préservée qu’en un petit nombre de pays comme l’Espagne, l’Italie, le Portugal.
       
Cependant, la réaction de l’Église et des pays chrétiens, même en France, fut très fructueuse et permit d’une part de ramener quelques pays protestants à la foi catholique, d’autre part de rendre une grande ferveur aux fidèles dans les pays catholiques. De cette époque, le XVIIème siècle, tu connais saint Vincent de Paul, et ses belles œuvres de charité, saint François de Sales, les églises Saint-Nicolas-du-Chardonnet et Saint-Sulpice, anciens séminaires pour la formation de bons prêtres, etc…

V – Le siècle des "lumières"

       
Avec Luther, désormais, l’homme est totalement libre et, pour qu’on le laisse libre, il a rejeté l’autorité de l’Église. Tu comprends, Rémi, que l’homme se met ainsi dans une situation de révolte, il le sait bien, et sa conscience va le lui reprocher.
       
Les ennemis de Dieu vont donc passer à l’étape suivante : après s’être révoltés, ils vont dire qu’ils ont eu raison de se révolter. Après avoir rejeté l’Église, ils vont dire qu’elle les a trompés et qu’eux apportent la vérité, avec une nouvelle sorte de société où tout ne sera plus fait pour Dieu, mais pour l’homme et, dans l’homme, pour sa liberté.

Tu comprends que nous arrivons là à une étape très grave

Imagine, Rémi, qu’un de tes amis ne veuille pas obéir à son père. Il va d’abord lui désobéir en cachette puis, petit à petit, comme il ne peut plus se passer de sa désobéissance, il va désobéir ouvertement. Son père va donc intervenir. Imagine que ton ami, alors, lui dise : "qui t’a permis de me commander ? Je suis libre !" Ton ami serait ainsi dans une situation anormale : en état de révolte. Alors, imagine que ton ami réfléchisse et déclare : "j’ai trouvé ! Mon père m’a menti, il m’a dit que l’autorité vient de Dieu, mais ce n’est pas vrai ! Il n’y a aucune autorité, Dieu n’a ni créé, ni voulu, ni protégé l’autorité, il a voulu la liberté de chaque homme, il a voulu ma liberté. Ma liberté est divine ! Donc non seulement personne ne peut m’imposer ce que je dois faire, mais personne ne peut même m’imposer ce que je dois penser, ce que je dois aimer !" Ce serait une révolution complète, bien plus grave que les désobéissances du début ! La famille aurait été remplacée par un nouvel ordre, révolutionnaire, encore qu’il faille du culot pour appeler cela un nouvel ordre ! C’est exactement ce qui va se passer, à la suite de la révolte de Luther. Voici comment.
       
Après avoir rejeté l’Église et son autorité, les ennemis de Dieu vont rejeter les rois, les princes, tous les chefs et leur autorité. Pour eux, les hommes sont libres de se gouverner comme ils l’entendent, de se donner les lois qu’ils veulent, comme ils veulent. Si les hommes vivent ensemble en société, c’est uniquement parce qu’ils l’ont voulu. C’est le fameux "contrat social" de Rousseau, qu’on appelle aussi la "démocratie", c’est-à-dire le gouvernement du peuple sans aucune autorité.
       
En réalité, essaie un peu de vivre tout seul ! Tu t’apercevras vite que c’est impossible : la nature humaine est trop limitée pour se débrouiller seule, il lui faut l’appui des autres, c’est ce qu’on appelle la société. Or tu n’as pas choisi ta nature, donc tu n’as pas choisi de vivre en société. C’est Dieu qui l’a choisi pour nous tous en nous faisant tels que nous sommes. Et comme c’est également Dieu qui a voulu que nous ayons besoin de chefs, de maîtres, de guides, d’un père, etc., c’est Dieu qui a donc voulu les pères, les chefs, les maîtres, et qui leur a communiqué une part de son autorité afin de mener à bien leur mission.
       
Tu comprends qu’arrivé à un tel degré d’indépendance, l’homme devient pratiquement un petit dieu : c’est le règne de la raison humaine, proclamé par les soi-disant philosophes du XVIIIème siècle.

Des philosophes ? Tu parles ! Des fous, oui ! Une folie qui aboutira au culte de la "déesse raison" dans la cathédrale Notre-Dame de Paris pendant la révolution de 1789. En attendant, ces "philosophes" sont persuadés apporter la lumière aux ignorants qui n’ont pas compris la liberté, aux attardés qui demeurent dans les ténèbres de l’obéissance et dans l’obscurantisme de la religion. "Philosophes des Lumières", voilà comment ils s’appellent eux-mêmes, rien que cela ! Jésus-Christ a dit "Je suis la Lumière" et eux disent "nous sommes la Lumière". Ils se prennent pour le messie, tout simplement. Des messies que Dieu aurait envoyés sur la terre pour éclairer les peuples modernes ! Voilà pourquoi ils parlent encore un peu de Dieu : ils le présentent comme la garantie de leur "Lumière".
       
Oui, leur doctrine est un nouveau messianisme, c’est-à-dire une nouvelle chance pour l’humanité, mais complètement à l’opposé de la doctrine de Jésus-Christ qui a prêché la soumission de la foi devant Dieu le Père. Et ce messianisme apporte une nouvelle religion qui a remplacé la charité par la liberté, les dix commandements par les "Droits de l’Homme", la chrétienté par la démocratie. Liberté, Égalité, Fraternité. Tu connais ?
       
Il ne leur manque même pas une nouvelle Église, ils l’ont fondée en 1717 en Angleterre, c’est la Franc-maçonnerie. "Franc" ici veut dire "libre" comme dans "ville franche" ou dans "franc de taxes" ou "franco de port". Et le terme "maçonnerie" désigne les nouveaux bâtisseurs de tout ce que je viens de te décrire.
       
Pendant tout le XVIIIème siècle, les ennemis de Dieu, "philosophes" et francs-maçons, vont établir leur nouvelle manière de voir les choses. Évidemment, dès qu’ils s’estimeront assez forts, ils vont passer à l’action et essayer de créer un monde selon leurs vues, c’est la révolution de 1789. Mais comme leur doctrine est en réalité une folie, ils ne vont pas pouvoir s’imposer par la persuasion au moins au début, il leur faudra utiliser la force et s’imposer par la violence. C’est pourquoi ils vont tuer les prêtres, le roi, et établir finalement la terreur de 1793.

VI – Le XIXème siècle – Restauration et libéralisme

       
Après la tourmente révolutionnaire, on se rendit compte qu’il fallait revenir à l’ordre et à la religion. Mais il se produisit un fait extraordinaire et déconcertant qui va t’expliquer toute la crise actuelle dans l’Église : la Révolution va être sauvée par des gens de notre bord, les ennemis de Dieu sauvés par des catholiques, la république établie par des royalistes ! C’est à n’y rien comprendre, et pourtant c’est bien ce qui s’est passé.
       
On appelle ces gens des "libéraux" ou des "catholiques libéraux". Il s’agit essentiellement de gens importants. Ils sont intelligents, brillants, des gens cultivés ; ils sont habitués à commander, partisans de l’ordre, de la religion, de la morale, c’est-à-dire d’accord avec nous sur les mêmes vérités, mais ils ont un grand défaut : ils désirent plaire au monde, c’est-à-dire qu’ils désirent être bien vus. Plus exactement, ils veulent qu’on apprécie leur brillante intelligence. Ils sont persuadés qu’en dehors d’eux il n’y a pas de gens vraiment cultivés et donc que, s’ils sont rejetés, c’est toute la culture qui disparaît avec eux, alors ils cherchent à se faire accepter.
       
Mais tu vois bien, Rémi, qu’on ne peut pas à la fois aimer Dieu et être bien vu de ses ennemis, aimer l’Ancien Régime et être bien vu dans la République, souhaiter l’ordre et être loué par la Révolution. Et pourtant, c’est ce qu’ils veulent, alors il ne leur reste plus qu’à se taire sur ce qu’ils aiment et à flatter leurs ennemis. Ils vont essayer de donner raison à leurs ennemis sans se donner tort à eux-mêmes, mais c’est impossible. Alors petit à petit, ils abandonnent leurs convictions, ou plutôt ils les rangent dans leur cœur comme dans un musée, mais ils n’en vivent plus, et en même temps ils cherchent tellement à plaire à leurs adversaires qu’ils les approuvent même quand ils ne sont pas d’accord. Et comme il s’agit d’hommes importants, cultivés et brillants, beaucoup de gens vont les suivre sans réfléchir.
       
Les ennemis de Dieu ne pouvaient rêver mieux : ce sont leurs adversaires qui viennent d’eux-mêmes à eux et leur amènent leurs troupes ! Voilà ce qu’ont fait les libéraux parce qu’ils n’ont pas eu le courage de combattre les ennemis de Dieu. Et voilà pourquoi à partir du XIXème siècle on n’a plus deux partis en présence, mais trois : les ennemis de Dieu, les catholiques courageux et combattants et, entre les deux, les catholiques lâches qui petit à petit font avancer la révolution.
       
Le plus connu des libéraux du XIXème siècle fut Lamennais, un prêtre, qui voulait que l’Église fût en bons termes avec les républicains. Tu te rappelles l’exemple que je t’ai raconté un peu plus haut du fils qui dirait à son père : "J’ai été créé libre, ni toi ni personne n’ont rien à me commander." Imagine ensuite que le fils ajoute : "Si tu n’es pas d’accord, va-t-en!" Imagine enfin que le père, pour être tranquille, s’arrange pour à la fois ne pas être mis dehors et ne pas contredire son fils et qu’il lui dise : "D’accord, fils, je respecte ta liberté, alors respecte aussi la mienne. Fais ce que tu veux à condition de ne pas me gêner." Imagine de surcroît que ce père aille voir ses voisins pour leur dire de ne rien commander à son fils quand ils le recevront chez eux. Tu vois le résultat sur les amis du fils ! Ce sera vite la révolution ! Eh bien, c’est ce que va faire Lamennais. Il prêche que l’Église doit respecter la liberté de toutes les religions et demander seulement qu’on respecte sa propre liberté. C’est à peu près comme si les poules disaient au renard qu’elles le laissent libre d’entrer dans le poulailler à condition qu’il ne leur fasse rien. On alla même jusqu’à imaginer un "Christ révolutionnaire" !
       
Mais le libéralisme était dans l’air du temps : même le roi Louis XVIII annonça dans la charte du royaume que désormais toutes les fausses religions seraient traitées comme la vraie religion catholique !
       
Il y a une grande différence entre la tolérance et la reconnaissance de droits. Qu’on tolère, c’est-à-dire qu’on supporte le protestantisme, les révolutionnaires, etc., comme on supporte une maladie en attendant de la guérir, oui. Mais qu’on dise qu’ils ont raison et qu’on les traite comme s’ils étaient catholiques, non ! On ne peut pas dire que la maladie vaut aussi bien que la santé !
       
Et toute l’histoire du XIXème siècle est un continuel jeu de bascule. On veut plaire aux révolutionnaires, alors on choisit des ministres et des députés libéraux qui vont dans leurs sens. Puis on s’aperçoit que cela va trop loin vers la révolution, alors on revient en arrière vers les vrais catholiques et les vrais royalistes. Puis cela déplaît aux révolutionnaires, alors on reprend des libéraux. Mais à chaque fois on revient un peu moins vers Dieu et la vérité, et on va un peu plus vers l’erreur et la révolution.
       
C’est ainsi qu’on abandonne le roi Charles X pour Louis-Philippe qui est plus proche des républicains. Lui-même ne dure pas longtemps et est remplacé par Napoléon III, un vrai révolutionnaire mais qui flatte les catholiques !
       
En 1870 la moitié des royalistes préfèrent ne pas se mettre mal avec les républicains, car appeler le roi Henri V (dit comte de Chambord) les obligerait à lutter. C’est ainsi qu’ils instaurent la IIIème République, eux les royalistes ! Tu vas me dire, Rémi, que me voici dans la politique et que j’oublie la crise de l’Église ! Mais non, au point où nous en sommes, tout est mélangé : Lamennais est prêtre, Louis XVIII est catholique et, s’il ne reconnaît pas la république, il reconnaît les fausses religions. Les catholiques sont divisés : la moitié d’entre eux sont maintenant d’accord avec les révolutionnaires, c’est-à-dire avec les ennemis de Dieu ! Autrement dit, avec les libéraux, les ennemis de Dieu ne sont plus à l’extérieur de l’Église, on leur a ouvert les portes et on les embrasse !

VII – L’ennemi est dans l’Église : les modernistes

       
Les papes du XIXème siècle ont évidemment dénoncé tout ce que je viens de te dire : Grégoire XVI condamne toute cette liberté que Lamennais donne aux révolutionnaires, Pie IX condamne de nouveau leurs erreurs, Léon XIII dans toute une série d’encycliques essaie de redresser l’esprit faussé des libéraux.
       
Mais c’est saint Pie X qui dénonce une nouvelle avancée des ennemis de Dieu : désormais ils ne sont plus à l’extérieur de l’Église mais à l’intérieur, et c’est donc à l’intérieur qu’il va falloir les combattre. Pour bien les dévoiler, saint Pie X dénonce à leur sujet trois choses : 1) ils apportent avec eux toutes les erreurs que nous avons dénoncées jusqu’à maintenant, 2) ils veulent essayer de changer l’Église pour en faire une complice de la Révolution, 3) comme une telle audace les rend facilement repérables, ils vont se cacher sous une allure de catholiques zélés.

Reprenons cela un peu en détail, car nous sommes maintenant au cœur de la réponse à la question que tu m’as posée
       
1) Ils apportent avec eux toutes les erreurs d’ennemis acharnés. C’est ainsi, nous dit saint Pie X, qu’ils n’hésitent pas à enseigner jusque dans les séminaires et dans les églises que Jésus-Christ n’était pas vraiment Dieu, que les Évangiles ne disent pas la vérité, que les sacrements ne donnent pas vraiment la grâce, que toutes les religions sont vraies, qu’il n’y a même pas besoin de religion car tout homme, même non baptisé, trouve Dieu à l’intérieur de soi-même, etc. Et puis, bien sûr, ils enseignent ouvertement la devise révolutionnaire : Liberté, Égalité, Fraternité, ils refusent toute autorité, etc.
       
2) Ils veulent changer l’Église de l’intérieur pour en faire une complice de la Révolution. Comment vont-ils s’y prendre ? Tout ce qui vit change, disent-ils, mais le changement apporte souvent de la casse. Par exemple tout a changé brusquement en 1789 mais tellement vite qu’il y a eu la Terreur et la guillotine. Le rôle de l’Église, disent les modernistes, est de faire un mélange entre le changement et la tradition pour que le changement se fasse en douceur et sans casse. Ainsi, disent-ils, l’Église sera moderne (voilà pourquoi on les appelle "modernistes") elle ira dans le sens du progrès (d’où leur nom aussi de "progressistes", mais ce terme n’est plus beaucoup utilisé). En réalité leur argument repose sur une pirouette. Ce qui vit grandit, mais, dans le fond, ne change pas. Un bouton de rose vit, il grandit, s’épanouit en fleur, puis donne un fruit et ce fruit donnera un rosier. Cela oui. Mais jamais un rosier ne donnera du maïs, jamais un chien ne fera des chats. Un homme grandit, il ne devient pas martien ! Un chrétien devient saint, il ne devient pas bouddhiste ou protestant sinon, bonjour l’enfer !
       
C’est pourquoi Jésus-Christ a demandé à l’Église de faire grandir les hommes dans la vie divine, mais pas de les changer et d’en faire des bouddhistes ou que sais-je d’autre. Mais les modernistes vont plus loin encore : pour eux il ne s’agit pas seulement de transformer les chrétiens, il s’agit d’imaginer, de créer même un monde nouveau.
       
Mais tu te rends compte que si l’Église écoute les modernistes, non seulement elle n’est plus fidèle à Jésus-Christ, mais elle prend la place du créateur, elle devient révolutionnaire. Alors là, penses-tu, les modernistes ne risquent pas d’y arriver ! Si hélas, mon cher Rémi, voilà comment :
       
3) Les modernistes se sont cachés sous une apparence de catholiques zélés. C’est le troisième reproche que leur fait saint Pie X, et c’est cela qui explique pourquoi la crise est dans l’Église et non pas dehors.
       
Dès le deuxième paragraphe de son encyclique Pascendi, saint Pie X écrit en effet : "Les artisans d’erreur, il n’y a pas à les chercher parmi les ennemis déclarés. Ils se cachent dans le sein même et au cœur de l’Église. Il s’agit de laïcs et de prêtres imprégnés jusqu’aux moelles d’un venin d’erreur puisé chez les adversaires de la foi catholique qui se posent en rénovateurs de l’Église et qui ne respectent même pas la personne de Jésus-Christ ! Ce n’est pas du dehors qu’ils trament la ruine de l’Église, c’est du dedans. Il est temps de lever le masque de ces hommes-là et de les montrer tels qu’ils sont. Telle page de leur ouvrage pourrait être signée par un catholique ; tournez la page, vous croyez lire un rationaliste (c’est-à-dire un révolutionnaire)."
       
Si je te transcris tout cela, c’est pour que tu comprennes que ce n’est pas de nous-mêmes que nous dénonçons une crise à l’intérieur de l’Église. Les papes l’ont dénoncée avant nous et nous ne faisons que les suivre.
       
Mais les catholiques n’ont pas écouté saint Pie X et ne lui ont pas obéi. Alors, petit à petit, ces prêtres qui se cachaient dans l’Église sous de bonnes apparences ont répandu leurs erreurs et étendu leur influence. Certains sont devenus évêques. Ces évêques ont à leur tour favorisé de tels prêtres, certains sont devenus cardinaux.

VIII - Vatican II : le triomphe du modernisme

       
Pie XII a bien essayé de résister, mais lorsque Jean XXIII convoqua un concile pour ouvrir l’Église au monde, on s’aperçut tout à coup que la majorité des évêques se rangeait du côté des modernistes, un grand nombre de cardinaux également et jusqu’au pape lui-même !
       
Ce n’est pas moi qui l’affirme, c’est les responsables de l’Église eux-mêmes.  Ainsi le cardinal Suenens déclarait en 1969 5 : "On pourrait faire une liste impressionnante des thèses (c’est-à-dire des vérités) enseignées à Rome avant le concile comme seules valables et qui furent éliminées par les Pères conciliaires." Le Père Congar est plus explicite : "On ne peut nier que l’affirmation de la liberté religieuse par le concile dise autre chose que (l’enseignement de Pie IX dans) le Syllabus."6  Le Père Caporale donne le témoignage suivant : "Les idées du concile, après avoir été celles de quelques leaders, sont devenues celles de la majorité des pères conciliaires. J’étais un de ceux dont la mentalité était un peu en retard (!) ; maintenant, je pense comme eux. (…) Nous sommes en marche vers un esprit nouveau avec l’aide de notre conscience sociale."7  Le cardinal de Lubac raconte que Mgr Wojtyla, qui est devenu Jean-Paul II, fut un des premiers à lancer le mot d’ordre d’"ouverture" et qu’"il le répandait alors autour de lui, en Pologne comme à Rome." Et il précise que cette ouverture portait principalement sur l’œcuménisme et la liberté religieuse.
       
En effet, telles furent les deux grandes erreurs du concile. De quoi s’agit-il ?  Tu as vu, mon cher Rémi, que l’ambition des révolutionnaires a été de pousser la liberté toujours plus loin, contre la chrétienté, contre l’Église, et même contre Dieu. Eh bien, à Vatican II, les évêques et le pape leur ont donné raison ! Cela te paraît énorme ? Voici tout simplement la déclaration conciliaire9 :

Le concile du Vatican déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse. Cette liberté consiste en ce que (…) en matière religieuse nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience, ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres." Ce n’est donc plus la loi de Dieu qui dirige la conscience pour lui demander d’obéir, non. La conscience est devenue un absolu, la règle suprême. Il s’agit donc non de la liberté vraie telle que je te l’ai expliquée, mais de la liberté absolue, de la liberté-indépendance. "Le droit à cette immunité (c’est-à-dire à cette liberté) persiste même chez ceux qui ne respectent pas leur devoir de chercher la vérité (Dieu) et d’y adhérer." Il s’agit donc bien de la liberté de désobéir à Dieu. Eh bien, pour le pape et les évêques du concile, cette liberté est un droit !
       
"Le concile du Vatican déclare en outre que le droit à la liberté religieuse a son fondement dans la dignité même de la personne humaine telle que l’ont fait connaître la parole de Dieu et la raison elle-même." Autrement dit, pour qu’un homme soit digne, il faut qu’il puisse s’opposer à Dieu, et c’est la Parole de Dieu qui nous le dit !
       
"Ce droit de la personne humaine à la liberté religieuse doit être reconnu de telle sorte qu’il devienne un droit civil." Le concile va même plus loin : il enseigne que cette liberté est tellement absolue que les fausses religions ont le droit d’exister, de s’organiser, de rendre en public leur faux culte à celui qu’elles considèrent comme Dieu, et même de faire de la propagande. Le Concile ajoute que les gouvernements doivent organiser la société autour de la liberté de ces faux cultes ! On peut dire qu’on est là complètement à l’opposé de la chrétienté que je t’ai décrite au début, c’est-à-dire que la Révolution a triomphé, ou plutôt que les évêques et le pape l’ont fait triompher.
       
L’œcuménisme est pratiquement la même erreur que la liberté religieuse. Celle-ci concerne la liberté qu’on donne à toutes les erreurs et aux faux cultes dans la société. L’œcuménisme est la même attitude de la part de l’Église elle-même lorsqu’elle reconnaît les fausses religions comme plus ou moins légitimes. Inutile de te dire que lorsqu’une pareille erreur vient de l’Église, c’est beaucoup plus grave que lorsqu’elle vient des autres.
       
Des exemples d’œcuménisme, tu en as malheureusement de nombreux avec Jean-Paul II. En Inde il s’est fait marquer d’un signe religieux hindou par une "prêtresse" ; au Togo il a versé de l’huile de manioc dans un bois "sacré", ce que font les idolâtres de ce pays. Au Bénin il a rendu visite aux prêtres adorateurs du serpent dans leur temple. J’ai lu un article offusqué dans le journal La Croix, qui est pourtant un journal très moderniste. L’auteur était le curé de la paroisse en face des adorateurs du serpent. Il disait que ces gens n’étaient pas méchants, même quand leurs serpents s’échappaient et mangeaient les poules de la paroisse, mais que si le pape leur rendait une visite amicale dans leur temple, les prêtres catholiques ne pourraient plus faire comprendre à la population que la religion catholique est la seule vraie et que les autres sont fausses ! D’autant plus que le serpent, c’est le démon ! Au Maroc, Jean-Paul II a prêché que les religions musulmane et catholique étaient presque semblables, mise à part la personne de Jésus-Christ sur laquelle elles n’étaient pas d’accord.
       
Et puis tu as dû entendre parler de la réunion de toutes les religions organisée par Jean-Paul II à Assise en 1986. Toutes les religions étaient réunies pour prier ensemble, comme si la prière de ceux qui ne croient pas en Dieu ou qui le rejettent pouvait lui être agréable ! Il y avait un Bouddha sur le tabernacle de l’autel dans l’église de Sainte Claire ! La seule religion qui n’a pas eu sa prière est la religion catholique ; en effet la prière catholique, c’est la messe et il n’y en eut pas. Mais il y eut la prière du Sioux avec son calumet10 et celle au grand pouce de l’univers !11
       
Et puis tu as entendu parler de toutes les demandes de pardon de la part du pape envers toutes les religions, comme si l’Église avait eu tort de prêcher le salut et Jésus-Christ !

       
Il est temps de conclure ce chapitre, mon cher Rémi

       
On constate que l’indépendance révolutionnaire a voulu détruire la chrétienté et qu’elle a été condamnée par les papes. Cela n’a pas suffi, Luther est allé plus loin en attaquant l’Église, et il a été à son tour condamné. Les philosophes des "Lumières" ont pensé un monde sans Dieu et ils l’ont réalisé avec la révolution de 1789. Ils ont été condamnés, mais il n’y avait pas besoin d’être un grand savant pour voir depuis le début toute leur révolte. On aurait pu croire que la Révolution ne pouvait aller plus loin. Et pourtant, si.
       
Au XIXème cette révolution commence à pénétrer dans l’Église par l’intermédiaire des libéraux. Ils sont condamnés, mais cela ne suffit pas. Saint Pie X les voit entrer dans la hiérarchie de l’Église, c’est-à-dire parmi les prêtres (et les évêques), il les dénonce clairement, et voici que nous les retrouvons au sommet de l’Église, dans un concile et sur le trône de saint Pierre. Cette fois-ci, ils ne risquent plus d’être condamnés, du moins pour l’instant, et pour cause ! Cela veut-il dire qu’il faut désormais leur donner raison ? Allons-nous nous mettre en désaccord avec tous les papes précédents pour nous mettre en accord avec les deux derniers ? Non, bien sûr !

IX – Qu’allons-nous donc faire ?

       
Nous avons la chance que depuis des siècles l’Église nous a montré la voie. Si nous voulons être fidèles il nous suffira de continuer sur cette même voie. Cela veut dire : 1) continuer à réprouver les mêmes erreurs et à suivre la vérité toujours enseignée par l’Église, 2) continuer à combattre, 3) avoir une grande confiance.
       
1. Continuer à réprouver les mêmes erreurs et à professer la même vérité, c’est-à-dire la même foi.
En effet, le concile de Vatican I sur l’infaillibilité nous enseigne que "le Saint-Esprit n’a pas été promis aux successeurs de Pierre (c’est-à-dire aux papes) pour faire connaître une nouvelle doctrine sous sa révélation, mais pour exposer fidèlement et conserver saintement le dépôt de la foi qui nous vient des apôtres."
       
2. Continuer à combattre.  Mais de quel combat s’agit-il ? Retiens bien cela, mon cher Rémi, nous ne nous battons pas pour changer ; nous nous battons pour demeurer. Il s’agit donc essentiellement d’un combat de fidélité. Fidélité à la foi, fidélité aux commandements de Dieu et à la morale, fidélité aux sources de la grâce : la prière et les sacrements. Fidélité à la sainteté de la famille pour ceux qui sont mariés, d’où l’importance d’avoir des pères de famille saints et courageux ; fidélité pour tous au Saint-Esprit qui se reconnaît à ses fruits : charité, joie, paix, patience, douceur, longanimité, mansuétude, fidélité, modestie, continence, chasteté.
       
Cette fidélité passe par de bons et saints prêtres qui donneront aux fidèles la vérité et la grâce, d’où l’importance des vocations sacerdotales.
       
3. Enfin, mon cher Rémi, je te recommande une grande confiance.
  Ce n’est pas parce que la lutte est grave que nous devons nous inquiéter. Comme je te le disais au début de cette lettre, la vie chrétienne sur la terre sera toujours une lutte. Mais, dans la lutte, Dieu donne toujours la grâce à ceux qui lui sont fidèles, et il se réserve toujours la victoire. S’il semble se faire battre, c’est pour mieux triompher ensuite, avec une victoire plus éclatante. Tu vois, mon cher Rémi, tu me fais penser à un petit caporal de rien du tout qui viendrait demander la main de la fille du général. Le général serait bien heureux d’avoir un gendre si bon, si saint, si courageux ; mais il ne peut tout de même pas donner sa fille à un caporal ! Or il se trouve qu’une bataille très importante va se livrer, et le général envoie le caporal au plus fort de la bataille en un endroit où il faudra beaucoup de courage et d’intelligence. Inutile de te dire que le général lui a donné pour cela les meilleures armes et les meilleurs atouts. Le petit caporal pourrait se décourager en se disant que le général l’envoie là pour s’en débarrasser. Mais s’il est intelligent, il se dira au contraire que le général lui donne tout ce qu’il y a de mieux pour gagner la gloire et des décorations enviables, ce qui lui permettra d’épouser la fille du général. Celui-ci, en outre, y trouve l’avantage de montrer à tous qu’il préfère la vertu à toutes les situations les plus élevées.
       
Eh bien, c’est ce que Dieu fait aujourd’hui avec toi, avec moi, avec tous les bons catholiques. Nous voulons entrer au Ciel, mais que sommes-nous devant Dieu ? Alors Dieu nous a choisis, nous les petits, les rien du tout. Il nous a envoyés dans une bataille où nous devons faire preuve de courage, de fidélité et de foi. En outre, parce qu’il désire nous voir victorieux, il nous envoie de nombreuses grâces pour nous aider, comme il n’en envoie pas aux autres. Et lorsque nous aurons remporté la victoire comme il le désire, Dieu pourra nous donner son Ciel, sa gloire éternelle, et dire à ces messieurs les évêques et les cardinaux qui ont dormi pendant la bataille, ou même qui ont fraternisé avec l’ennemi : "Regardez, Messieurs, ces petits ont eu plus de courage et de fidélité que vous ! Il est bien juste qu’ils reçoivent leur récompense. Et vous, Messieurs, faites pénitence, sinon vous irez avec notre ennemi le diable que vous aimez tant !"

Avant de terminer cette lettre, mon cher Rémi, j’ai encore une chose importante à te dire

       
Tu te rappelles que, lorsque tu as suivi la retraite spirituelle au Moulin du Pin, tu avais quinze ans si je me rappelle bien, j’ai beaucoup parlé de la consécration à la Sainte Vierge. Demande-lui de te prendre avec elle au pied de la Croix et de te montrer Jésus mourant pour tant d’âmes qui se perdent.
       
Telle est ma réponse à ta question, mon cher Rémi. Cette réponse je l’ai reçue de Mgr Lefebvre qui l’avait lui-même reçue des papes et de l’Église. Puisses-tu la transmettre à ton tour.
Que Dieu te protège.
Je te bénis de grand cœur.

Abbé François Pivert

#2 : La vraie nature de la Révolution :

La Révolution, par Mgr de Ségur, téléchargeable en format PDF


 
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